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Etude du chef-d’oeuvre d’Alan Moore et Dove Gibbons - DC Cornics

Watchmen

La fin de l’histoire en occident

mardi 30 octobre 2007, par ganesha

Le texte qui suit est issue d’une page, aujourd’hui disparue : http://www.chez.com/geryon/watchmen.html. Il semble que l’auteur en soit un certain Geryon.

Cette page est consacrée à une analyse personnelle de ce qui est certainement la bande dessinée la plus riche, originale et perverse jamais écrite.

La motivation première est la volonté de comprendre l’étrange mélancolie qui m’envahit à chaque fois que je relis WATCHMEN, comme ému par les effluves du parfum qui apparaît régulièrement en toile de fond de l’intrigue et dont le nom est Nostalgie,
Mais nostalgie de quoi exactement ?...

Une bande dessinée de super-héros reste un divertissement sans puissance suggestive comparable à WATCHMEN. Il faut donc bien aborder l’oeuvre autrement pour y trouver les causes de cette nostalgie. C’est en procédant par analogie que j’ai reconnu dans les personnages principaux autre chose que des super-héros : des allégories, des personnifications d’une idée ou d’un concept.

C’est bien le paradoxe de WATCHMEN d’être une des oeuvres les plus complexes de la fin du vingtième siècle, écrite dans une forme évoquant les marchandises les plus immatures de la culture populaire américaine. Mais si l’interprétation que je propose est exacte, cette oeuvre, composée vers 1984-1985, est la première analyse - allégorique, certes, mais c’est le propre de l’Art - d’un concept dont le philosophe Fukuyarna ne se fera le prophète qu’en 1989 : La Fin de l’Histoire en Occident. Selon moi, Alan Moore a été l’un des premiers penseurs de ce phénomène et n’a rien trouvé de plus pervers que de l’étudier par la médiation de super-
héros en costumes ridicules combattant un monstre de l’espace !

A la manière d’un Jonathan Swift dans Les voyages de Gulliver ou d’un Georges Orwell dans La ferme des animaux, Alan Moore utilise un genre enfantin et fantastique pour véhiculer une réflexion sensible et pertinente sur la société contemporaine, ses causes et son avenir. Etrange récit en vérité, incompréhensible pour les lecteurs traditionnels de comics de super-héros, et ignoré par ceux qui pourraient le comprendre...


“Pour ma part, l’objet que je me sens appelé à disséquer et examiner est le cadavre encore chaud de l’histoire elle-même.”
(Alan Moore)

Introduction

Mon analyse portera uniquement sur la parabole qui traverse le récit et fera par conséquent l’impasse sur les autres richesses de l’oeuvre : l’intrigue avec ses rebondissements, les parallèles avec l’histoire des comics de super-héros, etc. Je ne présente pas
les personnages et je vous épargne un résumé, considérant que vous possédez déjà tous ces éléments.

Ma thèse est que WATCHMEN est une réflexion sur la Fin de l’Histoire en Occident, réflexion qui passe par une bande dessinée d’aventures fantastiques dont le dessin stéréotypé et les couleurs agressives marquent la distanciation ironique par rapport aux
comics qu’elle parodie. Sous leurs collants bariolés, les super-héros d’Alan Moore incarnent en fait les concepts qui permettent de penser la crise de notre temps : l’Histoire, le Progrès, la Négativité, la Paternité, l’utopie, etc.

Par Fin de l’Histoire, il faut comprendre autant « la victoire éclatante du libéralisme économique et politique » annoncée par Fukuyama [1], que les fantasmes fusionnels qui agitent l’Occident depuis la chute du communisme, favorisés par la mondialisation de l’économie. Les symptômes en sont entre autres : le New Age du syncrétisme religieux, l’utopie d’abolition de toutes les injustices, l’éradication des hiérarchies et des frontières, la désintégration de toute véritable négativité, le mépris du passé et la mort du père, l’apologie d’un sujet psychotique appelé à ne s’épanouir que dans le consumérisme et les adhésions
tribales, l’espoir placé dans la technique et la génétique pour éradiquer toutes les différences à commencer par la différence sexuelle, etc., le tout présenté comme une grande fête, qu’analyse très justement Philippe Muray : « L’hyperfestif constitue
l’apothéose de la gémellité, le retour en force, mais positivé à mort, du mimétisme et de l’épidémique, le bain dans lequel viennent s’abolir les distances, les séparations, les individuations et les oppositions. Homo Festivus est fier comme Artaban de se savoir plongé dans le flot homogène de l’idylle sans visages, dans un continuum cosmique de paix et d’amour dont la courte période historique de l’humanité ne nous aura, en fin de compte, que très provisoirement éloigné." [2]

Ces tendances étaient évidemment moins remarquables lors de la rédaction de WATCHMEN (1984-1986) qu’aujourd’hui. C’est le mérite d’Alan Moore d’avoir vu vernir ce nouvel Age dans la disparition des formes archaïques, patriarcales et anthropomorphiques de l’Histoire.

Ce désir d’un millénaire de paix et d’harmonie collective fondait les utopies communistes, fascistes ou nazis. Alan Moore montre qu’il existe aussi dans les démocraties, même si les justifications idéologiques semblent différentes. En 1986, à la lin d’un siècle de
bouleversements historiques, scientifiques et philosophiques, le monde de WATCHMEN, comme le monde réel, aspire à en finir une fois pour toute avec l’Histoire.

A l’homme névrosé, divisé, angoissé, incomplet, abandonné dans un monde d’injustices et de ségrégations. succède le nouvel homme égalitaire, guéri, intégré, justifié par un ordre social qui abat les derniers murs de l’intolérance et les derniers archaïsmes d’une liberté trop ambiguë, Chaque jour se réduit l’espace entre rêve et réalité, se comble l’écart de la division sexuelle, se fondent les différences qui, hier, dressaient encore des obstacles à la fusion collective totale. C’est à assister à la disparition de cet écart que WATCHMEN nous conviait, écart des aiguilles de l’horloge de la fin du monde, qui se réuniront à la fin de l’album,
quand se produit non pas l’Apocalypse annoncée mais le passage dans l’Histoire.

Ces aiguilles, que les lecteurs pouvaient voir se rapprocher de mois en mois sur les couvertures des 12 numéros de WATCHMEN, sont un leitmotiv essentiel. De deux aiguilles qui dessinent toutes les injustices et les tensions de l’ancien monde, nous allons passer à une seule aiguille marquant l’unité totalitaire réalisée. On peut comprendre tout ce qui s’est perdu en chemin, dans ces 12 dernières minutes avant la fin, en voyant se réduire pour toujours le V que formait l’angle des aiguilles. Car ce V n’est pas le seul dans l’oeuvre d’Alan Moore, il trouve un écho dans V for Vendetta [3], fable sur la liberté dont le héraut s’appelait justement V.
Ce V renvoyait au roman de Thomas Pynchon qui donnait la définition suivante de cette lettre symbolique : “Ce que sont pour le libertin les cuisses ouvertes, ce qu’est un vol d’oiseaux migrateurs pour l’ornithologue, ce qu’est la tenaille pour l’ajusteur, voilà ce qu’était pour le jeune Stencil la lettre V” [4]. Bref, elle symbolise la tension du désir, l’écart entre la réalité et l’idéal, le moteur des aspirations humaines, la présence du mal en soi comme manque, comme négativité, comme liberté.

Alors la disparition de cet écart, la conjonction des aiguilles, réalise l’utopie de la modernité : se fondre dans une collectivité unie, harmonieuse, protectrice, paisible et grégaire.

Les images qui évoquent les deux aiguilles ne manquent pas :
- Les gouttes de sang sur le badge "Smiley" du Comédien.
- Les ‘amants d’Hiroshima peints sur les murs en souvenir des silhouettes découvertes dans la ville japonaise, seuls souvenirs de
corps irradies.
- Le symbole de l’atome de l’hydrogène tatoué sur le front de Dr Manhattan.
- La montre trouvée à Hiroshima, en couverture du magazine TIME, figée à l’heure de l’explosion
- Le V qui sert de logo aux entreprises d’Adrian Veidt.
- Les tâches symétriques du masque de Rorschach, ou celles du test ; le dessin obscène de Kovacs enfant, représentant un coït fusionnel.
- Les corps embrassés du libraire et du gosse lors de la déflagration finale.
- Les aiguilles des horloges de New York définitivement arrêtées à minuit.

Les aiguilles de l’Histoire se sont arrêtées aussi, marquant pour longtemps minuit à l’horloge du monde, par une flèche unique qui n’indique d’ailleurs plus aucune transcendance divine, trop oppressante et culpabilisante, ni le moindre idéal élevé dont l’impossible satisfaction serait source de désespoir et de frustration. Alors qu’indique-t-elle donc, cette aiguille unique, sinon la désintégration de l’homme coupable, divisé, insatisfait, écartelé par ses désirs et ses révoltes - le comédien de l’Histoire - et son remplacement par le denier homme, bêlant à l’unisson du troupeau mondial ?

Mais revenons un peu en arrière écartons un peu les aiguilles, reculons nos montres jusqu’au 12 octobre 1985, pour comprendre ce qui s’est réellement passé,..


"La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur ta scène et qu’ensuite on
n’entend plus : c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien" (William Shakespeare)

La fin de la comédie

Si nous considérons les personnages principaux de WATCHMEN comme des allégories, alors le Comédien apparaît comme l’homme
du passé, l’homme des temps historiques, et donc d’une certaine façon comme la personnification de l’Histoire elle-même.

A partir des temps modernes, l’homme occidental attribue un sens à l’Histoire en imaginant qu’elle a une direction et un but, une
finalité qui justifierait ce qui, jusque là, ne semblait qu’un ramassis d’événements contradictoires, une sinistre comédie. Avec
Hegel
et Marx l’arbitraire s’estompe derrière un vaste plan métaphysique où l’Histoire devient une aventure collective dirigée vers une
plénitude finale. Au “cauchemar de l’Histoire” (l’expression est de l’écrivain irlandais James Joyce), avec ce qu’il suppose
d’injustices,
d’atrocités et d’oppressions, devra succéder le rêve vécu en commun d’une Harmonie égalitaire, pleine et justifiée. En regard de ce
rêve, l’Histoire passée apparaît comme un monstrueux gaspillage d’hommes et d’énergie.

Quel personnage incarne mieux q’Edward Blake l’arbitraire et l’horreur de toute l’Histoire passée ? Son nom évoque évidemment le
poète anglais William Blake (1757-1827). auteur, entre autres, du Mariage du Ciel et de l’Enfer, et dans l’oeuvre duquel le mal
apparaît aussi nécessaire que le bien, même si cette cohabitation offre à la pauvre âme humaine le spectacle d’une monstruosité
universelle. [5]

Condottiere sans scrupule, violent, sexiste, raciste, égoïste et amoral, Edward Blake se voulait le Comédien du gag absurde de
l’existence [6]. Son badge Smiley illustre cette conception de la vie comme blague tragique, et réapparaît à chaque fois que la
conscience de la blague vient bouleverser les certitudes des personnages. Caractère supérieur, comme le remarquèrent
Ozymandias et Dr Manhattan, rejetant toute justification religieuse ou philosophique, Blake ne chercha jamais qu’à devenir le
reflet
de l’enfer de la condition humaine devant lequel son regard ne se détournait pas.

« Cauchemar de l’Histoire » personnifié, Blake portait sur son dos tous les défauts de l’homme du passé tel que le voit l’homme post-moderne assassin, violeur, pollueur, arrogant, intolérant, inconséquent et profiteur (et même fumeur, ce qui est dorénavant très
mal vu). J’emploie l’expression “porter sur son dos” pour évoquer le bouc émissaire des sociétés primitives, animal ou homme sur
lequel la collectivité projetait toutes ses frustrations et qu’elle sacrifiait pour ramener la paix que les rivalités intestines
menaçaient.
Comment ne pas reconnaître dans le Comédien, émissaire de tous les vices, l’homme historique sur le sacrifice duquel pourrait enfin
s’épanouir l’humanité débarrassée du mal ?

L’une des figures les plus honnies de notre nouvel âge est celle du Père. Figure autoritaire et machiste, répressive pour les
enfants,
étouffante pour la femme, le Père est à abattre de toute urgence pour que s’émancipent ses enfants. Ceux-ci, pour mieux tuer le
Père et en finir avec le patriarcat, se rattachent de plus en plus ouvertement à une figure maternelle, résurrection de la Déesse
Mère des cultes agraires. Que ce soit sous la forme de la Nature (que l’homme historique a si cruellement meurtrie et polluée), ou de la Femme (que les sociétés du passé, misogynes et patriarcales, ont si honteusement méprisée), ou encore de la Société, du Prolétariat, de la Race, de l’Humanité, etc., c’est toujours à l’intérieur d’une Matrice que nous sommes appelés à nous reconnaître frères, sans distinction ni privilège. Le Père est trop symboliquement lié à un passé obscurantiste pour continuer à sévir sous le nouveau soleil du Consensus et du Bonheur. Nous retrouvons dans le Comédien cette dimension paternelle, puisqu’il s’avère être le véritable père de Laurie (te thème de la paternité sera analysé plus loin).

Pour l’Ordre Nouveau d’après l’Histoire - c’est-à-dire dans WATCHMEN pour Ozymandias - ce soi-disant passage à l’âge adulte doit se faire par le meurtre non seulement du Père mais de tout le passé. Et qui songerait à le défendre ce passé, avec ses injustices criantes. ses monceaux de cadavres, ses millénaires d’oppression ?… En mettant un point final à la blague, en éliminant le principal Comédien de l’Histoire, Ozymandias fait entrer le monde dans une ère nouvelle dans laquelle un Edward Blake n’avait plus aucun sens : « imaginez le parfait combattant découvrant un complot pour mettre fin à toutes les guerres ». Imaginez le Comédien de l’Histoire découvrant un complot pour mettre fin à la Comédie.

Blake était l’homme ancien, coupable et blessé (pensez à sa balafre au visage), égoïste et capable d’amour (pour sa fille), l’homme des combats (pour le bien et pour le mal), l’homme ambigu d’un monde sans certitudes, le Comédien de la blague qu’était alors l’existence. Maintenant les nouveaux hommes du nouveau Millénium s’extraient progressivement du règne de l’injustice et du hasard. La puissance de l’humanité est presque sans limite grâce aux progrès de la science. Elle chasse le mal, répond à toutes les questions et soigne la déchirure de l’être. La transcendance ayant disparue, ne reste plus que le matériel humain malléable à merci.


“Il est contraire à la dignité humaine de croire au progrès’ (Hannah Arendt)

Une horloge sans horloger

Le personnage le plus démesuré de WATCHMEN est sans conteste Dr Manhattan, qui n’est rien moins que la personnification de la Science, comme le Comédien était celle de l’Histoire.

Depuis le 17ème siècle, le matérialisme scientifique n’a cessé de progresser jusqu’à devenir la référence essentielle de l’Occident supplantant les religions traditionnelles. Il a exercé une influence primordiale sur la conscience moderne : les Lumières puis la Révolution Française s’appuient sur une vision mécaniste du monde, les révolutions communistes ou nazis développent une « conception du monde » basée sur la Technique et le progrès illimité, comptant sur la génétique pour modifier l’homme (Lyssenko, Mengele). Selon Auguste Comte, le père du positivisme, tous les aspects de la vie sont scientifiquement explicables. Sous le signe du positif, toute négativité est appelée à disparaître : Dieu, l’âme, la conscience, la transcendance, le mal ou la liberté perdent tout sens dans la représentation mécaniste positive. L’homme est réduit à sa plus simple expression : un corps, à mi-distance des corps
célestes et des corps atomiques.

La Science du 20ème siècle, héritière de cette ‘religion positive”, va connaître un développement exponentiel, s’immiscer dans tous les actes de la vie et mettre dans les mains de l’homme un pouvoir illimité sur son environnement. Hiroshima constitue en quelque
sorte l’entrée dans l’ère de la Science toute puissante, aussi en retrouve-t-on de nombreuses évocations dans WATCHMEN : les ‘amants d’Hiroshima’, la montre en couverture du magazine TIME, etc. La bombe atomique annonçait que le pouvoir de la Science
faisait dorénavant de l’homme son sujet d’expérience. Une nouvelle conception du monde qui n’aurait plus à prendre en compte la petitesse humaine, s’imposait dans le feu nucléaire et la désintégration instantanée de dizaines de milliers d’individus.

Dr Manhattan personnifie cette toute-puissance de la Science d’après-guerre. De nombreux aspects de sa vie évoquent Hiroshima :
- Jon Osterman est un fils d’horloger, comme Einstein.
- c’est Hiroshima qui amène le père de Jon à l’orienter vers des études scientifiques.
- le centre de recherches où il travaille est situé dans un désert, comme celui de la bombe américaine.
- la montre brisée de Janey indique la même heure que celle retrouvée dans la ville japonaise : 8h17.
- Jon est désintégré, comme une victime d’Hiroshima.
- son nouveau nom fait écho au “projet Manhattan”.

Ces associations servent à introduire le parallèle entre Dr Manhattan et l’ère atomique qui mit en pleine lumière la menace que la Science faisait peser sur l’homme. La puissance de Dr Manhattan, dont le caractère illimité va se révéler progressivement, embrasse les mêmes domaines que la Science moderne : énergie, armement, confort domestique, médecine, génétique, etc. Et comme la Science, Dr Manhattan se voit accusé de provoquer des nuisances auparavant inconnues : cancers, menace d’Armageddon nucléaire, etc.

La Science transforme la vie, apporte confort et sécurité aux hommes, prépare un monde meilleur et plus juste. Mais à quel prix ?
Les effets bénéfiques font oublier qu’ils sont les résultats d’une conception du monde où l’homme se perd. La Technique arraisonne le vivant et le traite comme matière inerte. Les réflexions de Dr Manhattan puis sa décision d’abandonner l’humanité ô son sort, illustrent cet oubli de l’humain. De même :
- sa reconstitution après sa désintégration, pendant laquelle l’assemblage des éléments biologiques est comparé à celui d’une montre.
- son choix de la molécule d’hydrogène comme seul symbole respectable.
- son refus de considérer la vieillesse (celle de sa première femme, Janey) et la mort, autrement que comme phénomènes physiques.
- la disparition chez lui de toute pudeur.
- son admiration pour les corps célestes ou atomiques, pour la désolation du sol martien.
- sa perception totale du Temps, hors échelle humaine.
- son indifférence envers toute émotion.

La Science n’a transformé le vivant en mécanisme d’horlogerie qu’après y avoir réduit toute représentation de l’Espace et du Temps (pensez aux engrenages de la montre). Et dans cette représentation qui s’impose en Occident avant de conquérir le monde entier, la place de l’homme n’est même plus une question. Exit l’âme, Dieu et tout le saint frusquin. L’horloge n’a pas plus besoin d’être justifiée que la conscience scientifique n’a besoin de religion ou de littérature. Le progrès devient aussi irrémédiable que l’enchaînement mécanique de tous les événements dans la représentation scientifique.

Et l’humanité surpuissante se trouve devant la menace de sa propre destruction, désemparée et dépassée. Comme abandonnée par son propre enfant, elle n’a plus les moyens d’agir sur son destin. Dans le monde de WATCHMEN, Dr Manhattan déséquilibre la course aux armements puis abandonne la Terre, indifférent aux conséquences apocalyptiques de son acte.

Mais ce tableau sinistre de la Science ne doit pas faire oublier les scrupules de nombreux scientifiques. Einstein en est un cas typique : il a fourni la théorie pour l’arme atomique, a encouragé les Etats Unis à la développer, puis a lutté contre sa prolifération. Au nom
de l’humain les scientifiques sont les premiers à tirer aujourd’hui le signal d’alarme et à s’émerveiller des qualités de coeur d’esprit ou d’imagination de leurs frères humains. Ils découvrent aussi que leur système de représentation exclut certains phénomènes observés
de chaos ou de hasard. Mais trop tard. Dans WATCHMEN, Dr Manhattan retrouve la faille de la transcendance dans l’enchaînement infini des accidents qui ont produit tel individu plutôt qu’une infinité d’autres. Un miracle, même thermodynamique, est un miracle, et Jon découvre un petit bout d’Infini impensé par la Science un soupçon de déraison qui abat l’édifice de la pure logique mécanique (son palais martien translucide et kitsch). “Miracle thermodynamique” n’est rien d’autre que le nom savant de la blague qu’est chaque existence humaine, et le Smiley du Comédien se dessine dans les cratères martiens. Mais trop tard aussi : à l’heure de ces considérations, New York connaît l’apocalypse et les aiguilles de l’horloge de l’Histoire se rejoignent définitivement.

Maintenant, le matérialisme scientifique comme conception du monde n’a plus rien à produire de nouveau dans l’ordre théorique. Il peut laisser la place à tous les délires para-religieux : sectes Illuminées, nouvelles spiritualités political correctness, mouvements collectifs vers le bon et le beau (voyez Dr Manhattan disparaître à la fin de WATCHMEN en laissant la Terre aux mains d’un Ozymandias mégalomane entouré de babioles religieuses égyptiennes). L’avenir radieux communautaire rêvé par les socialistes ou les nazis sera, par une ironie de l’Histoire, produit dans tes démocraties libérales.

L’erreur des totalitarismes du 20ème siècle fut probablement de défendre des systèmes particuliers (race, nation, classe sociale) et de maintenir ainsi à la marge une opposition. Ils furent vaincus par la négativité qu’ils ne surent pas éradiquer. Tandis que les
démocraties ont su universaliser leur projet et n’exclure personne de sa réalisation planétaire. Le positivisme scientifique a désintégré les archaïsmes identitaires ou religieux, et porté sa bonne nouvelle à tous les hommes. Le nouvel ordre débarrassé du mal va
pouvoir se développer sans plus rencontrer qu’une négativité factice et domestiquée.


« Sur ma tombe, une seule épitaphe : Non » (Louis Ferdinand Céline)

Le dernier Non

« Même en face de l’Armageddon. Aucun compromis. » Le personnage qui prononce ces mots porte la négation jusqu’à son point ultime : la négation de la négation c’est-à-dire l’affirmation de soi comme négativité absolue. Ce personnage c’est Rorschach qui
incarne la Négativité.

Selon Hegel, le philosophe de la Négativité, c’est par la négation que le sujet prend conscience de lui. Parla négation, il découpe dans le réel et isole les choses et les êtres. Par la négation il se différencie de son environnement se sépare et s’isole. Par la négation, il se particularise et se singularise. Déchirure, violence, révolte, souffrance ou culpabilité la négation individualise le sujet en l’exilant de l’homogène et de l’indistinct. Elément essentiel de toute pensée dialectique la négation exacerbe les paradoxes et détruit les certitudes. Principe même de la conscience - qui est toujours la conscience coupable d’un sujet clivé - la négation est la maladie la plus féconde de l’âme humaine. Selon Hegel, elle est le mal dans un monde qui ne peut se transformer que par l’action nécessaire du mal en lui. Georges Bataille écrira que tout Art, c’est-à-dire toute production supérieure de la conscience, est lié au
mal. Pas de révolte, de combat, de liberté sans cette force de destruction qu’est la négation.

Hegel nomme Négativité le principe même de la négation pure, quand le sujet, acceptant la négation qui le vise - la mort -, s’affirme comme négation de la négation. L’affirmation de soi par la négation du monde, du moi et de la mort constitue la Négativité absolue, la conscience de soi affranchie de toute détermination s’excédant elle-même en se confrontant avec la
négation absolue qu’est la mort. Le sujet qui fart l’expérience de la Négativité absolue ouvre en lui un abîme où il n’est plus le petit sujet fermé sur sa personnalité originale, insistant dans son misérable quant-à-soi. Il est liberté absolue, fissure, déchirure, le V toujours ouvert qui maintient les tensions au lieu de les résorber.

Avec l’Histoire c’est donc la Négativité qui doit être éradiquée par ceux qui veulent abolir toute discrimination, toute limitation et tout sens critique. La nature ambiguë de la Négativité a signé son arrêt de mort à l’aube d’un nouveau monde d’unification grégaire et positive. Comme inquiétude au coeur de l’homme, elle s’effacera avec la victoire du positivisme scientifique. Comme liberté, elle n’a plus de raison d’être après l’établissement d’un totalitarisme pervers qui s’appuie sur sa singerie individualiste.

Dois-je montrer les correspondances entre ce sombre concept et l’ambiguïté du personnage de Rorschach ? Laid, sale, antipathique et sadique, Rorschach est à la société ce qu’est le mal au coeur de l’homme. Mais il combat, avec des moyens ignobles certes, pour son idée du Bien, contre le crime, la corruption et la lâcheté.

Rorschach tire son pseudonyme des fameux tests psychologiques constitués de tâches d’encre symétriques. Chaque tâche noire semble se refléter dans sa soeur jumelle, le noir plonge son regard dans le noir, l’abîme dans l’abîme. Comme le Comédien, Rorschach a contemplé le vrai visage de la vie (le Smiley, cf 1ère case du 1er épisode), il a compris la blague de l’existence. Sa Négativité se fait l’écho de l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu, bien différente de l’athéisme d’un Dr Manhattan : pour ce dernier, l’univers trouve sa justification positive dans son existence même ; pour Rorschach il s’agit d’une blague monstrueuse qui
jette la conscience humaine dans un abîme de désespoir. Le fond abyssal de son être nous est connu grâce à son interrogatoire par le Dr Long. Face à face entre la Négativité de l’un et le positivisme bienveillant du médecin. Celui-ci est plein d’espoir dans la guérison de son patient. Car il DOIT guérir. Le négatif DOIT être vaincu pour le bien de la communauté, et le Dr Long, héritier de la pensée scientifique humaniste, s’y emploie avec conviction.

Mais l’être de Rorschach n’est pas seulement la Négativité sans âge qui harcèle la conscience depuis le péché originel. Il reflète aussi cette conscience de l’absurdité existentielle qui s’est développée après la Seconde Guerre Mondiale et la découverte des camps de la mort nazis. Dans le comics d’aventure qui vient doubler l’intrigue principale, un homme attaqué par des pirates cherche à rejoindra sa ville pour la prévenir d’une menace imminente. Le drapeau à tête de mort (évoquant la tenue des miliciens de Trotsky ou des SS) est le signe d’un ordre nouveau, que ce rescapé de l’Histoire veut empêcher de s’étendre â la civilisation.
Mais, pour traverser les océans, il devra faire des compromis avec sa conscience et utiliser des cadavres pour faire flotter son radeau. L’allégorie est claire : l’homme d’après la catastrophe (la Shoah, les camps) comprend qu’il survit sur des monceaux de cadavres, et qu’il devra rivaliser d’horreur avec les assassins pour les vaincre (rivalité mimétique qui prépare la défaite de l’ancien monde qu’elle prétendait sauver).

Face à l’horreur de la condition humaine et à l’évidence que la fin est proche (« The end is nigh” proclame le panneau de Kovacs), Rorschach affirme contre le monde et le destin sa liberté absolue, reflet mimétique de l’absurdité d’un ciel noir où Dieu n’est plus là :
« 1’abîme palpitait intensément dans mon coeur, faisant voler ses illusions en éclats. » Cette solitude nietzschéenne face à la mort de Dieu ouvre à une lucidité suffocante dont le commun des mortels se détourne. Voyez le Dr Long dont la vision positive et pleine d’espérance s’effondre comme le palais martien de Dr Manhattan, détruits l’un comme l’autre par une effraction de transcendance : la conscience insupportable de la blague : « Nous sommes seuls. Il n’y a rien d’autre. »

Remarquez que Rorschach est aussi un écrivain. Les extraits de son journal accompagnent notre lecture. Il fait preuve d’un véritable style, à la fois sombre et fulgurant ; il a le sens de la formule vindicative et sans appel. Sa Négativité rejoint celle des grands écrivains et son exécution réalise le désir de l’ordre social d’en finir avec cette épine dans 1a chair qu’est la littérature.

Un autre écrit apparaît toutefois dans l’épisode 6, celui du journal du Dr Long, exact opposé de celui de Rorschach. Deux conceptions de l’écriture s’affrontent en arrière plan de l’intrigue : à la conscience chez l’un de irrémédiable, correspond chez l’autre l’espoir d’éradiquer toute Négativité au bénéfice de la communauté. La voix singulière du premier comme toute grande
voix littéraire sabote les certitudes du second, d’ou son éviction nécessaire. L’écrivain traditionnel avec ses inquiétudes et ses ambiguïtés cède maintenant la place aux bons sentiments consensuels d’une sous-littérature bienheureuse ou illusoirement
transgressive, purgée de toute vraie subversion.

Refusant la victoire finale du Bien communautaire, Rorschach, fidèle à l’abîme qui habite en lui, préfère la mort au compromis. Il rejoint l’abîme, le V (comme Void : abîme), la mort, le néant, l’Infini ou l’Eternel, appelez cela comme vous voulez : cette transcendance qui borde la vie humaine et dont le nouveau monde ne veut plus se souvenir. De même qu’il ne veut plus penser à cette Négativité en acte dans nos existence qu’est la mort. La mort est progressivement évacuée de nos sociétés, marque de néant insupportable dans la nouvelle plénitude sociale, source de tensions existentielles dérangeantes pour les spectateurs-
consommateurs, présence de la Négativité superflue dans le cocon du bonheur positif. Rorschach sera en définitive le dernier mort de l’Histoire.


« la plupart croyaient que l’Histoire avait lieu, qu’on pouvait se dépenser sans compter en elle : elle prendrait les corps, les envelopperait, leur donnerait un sens, ils ne mourraient pas pour rien. » (Philippe Sollers)

L’œil du hibou

L’Histoire, la Science, la Négativité sont des concepts qui interviennent dans l’existence des êtres humains. Essuyons la poussière des siècles passés et examinons donc ces humains, homme et femme, les derniers de l’Histoire puis les premiers de l’ère nouvelle : Daniel
Dreiberg et Laurie Juspeczyk.

Quand les grands combats pour la justice, la découverte ou la vérité sont terminés, quand la Négativité n’a plus d’emploi et l’Histoire plus d’avenir, le dernier homme peut enfin se reposer seul avec lui-même. Mais quelle identité lui reste-t-il quand ce pour quoi et par quoi il vivait n’a plus de raison d’être ? Qui se cache dernière cette enveloppe d’habits, d’attitudes et de paroles ? Aux temps des luttes, la personnalité s’affirmait dans l’extériorité du costume ou de la fonction, l’habit faisait le moine, et le regard de l’autre lui servait de miroir. Mais quand les combats sont terminés, quel reflet peuvent attendre les hommes égalisés dons l’oeil de leurs semblables ? Sinon un vide plongeant dans un vide ? Mais ce n’est plus l’abîme où Rorschach puisait sa Négativité d’action, c’est seulement la désolation d’une Négativité sans emploi.

J’aimerais citer quelques extraits d’une lettre de Georges Bataille à Alexandre Kojève du 6 décembre 1937 : « Si l’action (le « faire ») est - comme dit Hegel - la négativité, la question se pose alors de savoir si la négativité de qui n’a “plus rien à taire” disparaît ou subsiste
à l’état de « négativité sans emploi » [...] J’imagine que ma vie - ou son avortement, mieux encore, la blessure ouverte qu’est ma vie - à elle seule constitue la réfutation du système fermé de Hegel. [...] Quelques faits - comme une difficulté exceptionnelle éprouvée à
me faire « reconnaître » (sur le plan simple où les autres sont « reconnus ») m’ont amené à prendre sérieusement [...] l’hypothèse d’une insignifiance sans appel. »

Dreiberg semble la parfaite illustration de cette détresse d’une absence d’identité que seule l’action masquait. Homme discret, bedonnant, insignifiant socialement, Dreibeirg n’a jamais été reconnu par les autres que sous son costume de Hibou (« Night Owl »). Le costume ridicule au placard, et Dreiberg n’est plus rien. Pire : avec l’inaction, il se penche sur son passé et celui de son modèle Hollis Mason, le premier Hibou. Car Dreiberg n’a même pas eu la primeur de cette fausse identité, il l’a emprunté à un super-héros de la génération précédente qu’il adulait. La conscience de son désir mimétique envers Mason ne le ramène pas à une identité perdue, mais le laisse vide, impuissant et désespéré.

Les deux épisodes qui lui sont consacrés contiennent de nombreuses images de son besoin de reconnaissance dans l’oeil de l’autre : des doigts effacent la poussière sur des vitres, des lunettes ou des miroirs mais ne découvrent rien d’autre qu’une surface transparente ou le reflet d’un être sans profondeur.

Reste l’espoir de reprendre le costume, de retrouver l’action, de se faire reconnaître à nouveau comme ce héros qu’il a toujours voulu imiter : le Hibou, chevalier moderne, protecteur de la veuve et de l’orphelin, sauveur du monde. Et le destin lui en offrira la possibilité une dernière fois, la possibilité d’échapper à sa nudité (frappée d’impuissance) et de retrouver une identité forte. Alors, travesti et masqué, Dreiberg peut sortir de lui-même et aller vers l’autre, vers Laurie, elle aussi costumée. Ils réussiront enfin à faire l’amour grâce à la distance de leurs fausses identités.

Cependant, Dreiberg ne se voit pas dans les yeux amoureux de Laurie, qui lui renvoient sa propre vacuité existentielle, mais dans l’oeil du Hibou (son costume, son vaisseau, Hollis Mason). Ce désir d’identification avec l’animal est symptomatique de sa souffrance
d’être humain. L’animal vit en effet dans l’immanence, l’inconscience, la plénitude de l’instant, il ignore le doute, la culpabilité, le désespoir, le temps et la mort. Dreiberg rêve de cette plénitude animale qui soignerait sa déchirure identitaire. Il rêve, comme le dernier homme de l’Histoire, de résorber la Négativité sans emploi qui lui torture l’âme et de s’anéantir dans une puissance animale positive. C’est pour les hommes comme Dreiberg, comme nous tous finalement, qu’Ozymandias lisse son complot contre l’Histoire,
contre cette Culture qui avait pour but, tout au contraire, d’arracher l’homme à l’animalité.

L’article ornithologique de Dreiberg, intitulé “Blood from the shoulder of Pallas”, est une allusion explicite à une célèbre phrase de Hegel : « Quand les philosophes représentent leur monde en gris sur gris, un moment de la vie a vieilli. II ne se laisse pas rajeunir avec
du gris sur du gris. Il se laisse seulement connaître. C’est à la tombée de la nuit que la chouette de Minerve prend son envol » [7]. L’oiseau de la déesse de la spiritualité (Pallas-Athéna chez les Grecs) symbolise pour Hegel la connaissance de l’Esprit de l’Histoire ; elle ne commence son étude qu’à la fin du jour de l’Histoire, quand l’action cède la place à la contemplation. Qu’il y ait du sang sur l’épaule de Pallas sous-entend que la chouette s’est envolée, donc que l’Histoire est terminée et s’offre maintenant à l’analyse [8].

Daniel et Laurie laisseront tomber le costume après être entrés dans la nouvelle ère de plénitude consensuelle et pacifique. C’est la société dorénavant qui prendra en charge les individus et les justifiera dans son ordre juste et bon, éteignant toute Négativité et
effaçant toute tension. Les deux amants se rejoindront dans le temple d’Ozymandias comme les aiguilles de l’horloge de l’Histoire. Ensuite, débarrassés de la peur, du mal et de toute culpabilité, le nouvel homme et la nouvelle femme, teints en blonds pour le
nouvel âge angélique, ressembleront à ses jeunes gens blonds aux yeux bleus qui regardent se lever le soleil de l’avenir radieux sur les affiches de propagande d’Ozymandias.

Et pendant ce temps, un des derniers représentants de l’Histoire, un de ceux qui luttèrent dans le passé pour la civilisation et la justice Hollis Mason (son nom peut suggérer la franc-maçonnerie) est assassiné par une meute en furie dans son appartement. Double bienveillant du Comédien, Hollis Mason disparaît plus discrètement et semble personnifier ce que le passé contenait de juste et d’humain mais qui doit être éliminé avec le reste. Sa citrouille d’Halloween s’écrase sur le sol et avec elle les monstres et les fantômes d’un passé voué à ta nuit de l’oubli, ou aux commémorations nostalgiques dont l’après-Histoire est friande.


« Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien » (Woody Allen)

La dernière nostalgie

Avec le personnage de Laurie Juspeczyk, Alan Moore analyse le concept de Paternité.
Le premier modèle de toute fille est sa mère. Et une mère, pour qui la vie est légitime puisqu’elle la reproduit, transmet à sa fille ce culte de la vie et l’éducation nécessaire pour qu’elle remplisse le rôle de mère à son tour. C’est ainsi : une mère veut que sa fille
La suive dans cette voie. Consciemment ou non, elle lui apprend la séduction comme moyen et la maternité comme épanouissement, et cela en opérant un véritable forcing affectif (voyez Laurie et sa mère, le costume sexy, etc.). Dans cet univers féminin, l’homme n’a guère qu’une présence accessoire, quant au Père…

Le Père est le garant de Loi et du symbolique, c’est-à-dire du sens et du langage. Son rôle fondamental à la structuration du psychisme l’a fait placer dons les Cieux par de nombreuses religions. Le Père transmet aussi l’acceptation de ta castration, le sens des limites, la responsabilité individuelle, te surmoi qui juge et sanctionne, et en conséquence la castration, l’acceptation de l’incomplétude, le sens critique (et d’abord tout simplement parce que, à la différence de la mère, le père reste incertain). Bref au monde maternel plein, positif et justifié, répond la paternité comme manque. incertitude et questionnement.

C’est à découvrir cette blessure paternelle dans le monde maternel totalitaire et bienveillant, que nous invite Laurie dans son introspection. C’est à combler cette faille qu’elle aspire, à l’unisson de l’Occident dans son ensemble : en finir avec le manque et avec le Père et puisque le Père est déjà mort (l’Histoire, Dieu, le Patriarcat : le Comédien), en finir avec son souvenir dérangeant dans une dernière crise de nostalgie avant l’ère nouvelle.

Les deux temps de la découverte de Laurie sont l’aveu par sa mère du viol commis sur elle par Edward Blake puis la déduction douloureuse que Blake est son père. Ce qui relie ces deux scènes est l’éclatement d’une plénitude : plénitude du corps maternel pénétré dans la violence, plénitude d’une identité brisée par une découverte insupportable. Ces scènes trouvent un écho dans la boule de cristal brisée (où le reflet de Laurie dessinait un Smiley), dans le verre que Laurie jette à ta figure de Blake, dans le flacon de parfum fracassé et même dans le palais de Dr Manhattan - image de sa vision positiviste - qui s écroule sous le choc de cette révélation.

Et comment ne pas voir dans le liquide de la boule de cristal brisée, ou le parfum répandu du flacon projets en l’air (et répété avec insistance) la semence paternelle répandue dans la violence de l’accouplement ? L’image du flocon est si récurrente dans le 9ème épisode qu’il est difficile de ne pas chercher la métaphore. Et puis, n’est-ce pas aussi l’éjaculation de lumière divine qui féconda les ténèbres lors de la Création ? La fin de l’Histoire est aussi le désir d’en finir avec Dieu le Père, cette invention juive si honnie (voyez le sort que les totalitarismes veulent faire au peuple élu), pour le remplacer par une grande Mère douce et aimante (l’Humanité, la Nation, la Race, la Nature, aujourd’hui la Société réconciliée et politiquement correcte) ; remplacer la culpabilité individualisante et les tensions de la Loi paternelle par la protection maternelle de la ruche sociale.

Nostalgie : « Où est cette essence si divine ? » (Dieu le Père ?)

« ghost » : le fantôme du Père mort
et Holy Ghost : Saint-Esprit

Ce point me semble important et ouvre WATCHMEN à un niveau de lecture supplémentaire. Selon le Talmud, le Dieu biblique, figure de la paternité, agirait toujours par division, par coupure, par différenciation, à l’inverse du sacré païen qui unit, purifie et réconcilie.
Le Dieu biblique ne crée pas le monde, il crée le Ciel ET la Terre ; de même il crée l’être humain mâle ET femelle ; il détruit le savoir totalitaire de la Tour de Babel et impose la confusion des langues en prononçant son Nom, Nom ineffable et imprononçable qui est
comme une déchirure dans le langage. Sa création est clivée dès l’origine ce qui est source de tensions contradictoires ou naît la Négativité. Le Père biblique divise et isole, oblige l’homme au questionnement et à la liberté. Bref, sa présence est un V, un écart entre les aiguilles, une fêlure dans la conscience, une trouée de liberté dans la plénitude sociale fermée sur elle même et toujours viscéralement païenne. La balafre sur le visage du Comédien est la marque de cette Paternité (balafre d’ailleurs faite par une jeune femme qu’il avait mise enceinte).

La présence/absence du Père semble toujours une violence faite à la plénitude. Il réapparaît ainsi dans l’éjacu1ation de colère qu’est le cri de Laurie, suivi du jet du flacon ouvert qui brise le palais de Dr Manhattan. Le N du parfum Nostalgie résonne avec le Non qu ‘elle hurle mais aussi avec cette Négativité qui est un attribut paternel. Soi-disant mort (comme Dieu), le Comédien marque encore de son empreinte la blague épouvantable de l’existence. Il brise l’identité de Laurie et les certitudes de Dr Manhattan, comme un dernier rire diabolique sur la scène du monde avant la chute du rideau. Mais cette découverte d’une déchirure irrémissible au coeur même de l’être, l’ironie infinie de l’existence même de chaque humain, arrive trop tard, Rorschach et Dreiberg, les super-héros qui devaient sauver te monde, ont échoué. L’Histoire est finie.

L’autorité du Père comme la suprématie de l’homme sur la femme ont vécu. Et qui songerait à pleurer cette odieuse discrimination, ses siècles d’oppression et de souffrance ? Seulement, en perdant le Père nous perdons la principale instance symbolique de notre liberté. Sans ce modèle en effet pas d’accès à l’âge adulte, à la responsabilité, à l’acceptation des limitations. Sans l’intériorisation de l’autorité paternelle, plus d’autodiscipline, plus de sens critique, plus de résistance à l’environnement. Sans ce mal nécessaire qu’était la Paternité, plus de transmission du symbolique, c’est-à-dire du Nom, de la Parole et de la Culture.

En abandonnant le Père au passé d’une Histoire dont nous ne voulons plus, nous abandonnons notre conscience, notre intégrité et notre indépendance. La société se charge alors de materner, de défendre et de combler une humanité infantile et capricieuse, abrutie et muette. L’humanité du gourou illuminé Ozymandias...


« il n’y a nulle part d’accès à l’âge adulte : seulement la transformation possible, un jour, de cette longue inquiétude en sommeil mesuré » (Guy Debord)

La grande guérison

En Ozymandias, c’est l’utopie moderne de guérison sociale qui trouve son héraut, une utopie née il y a deux siècles au pied de la guillotine.

« Le grand tournant, chacun le sait se situe au 18ème siècle où la raison s’affole définitivement dans la science. L’annonce révolutionnaire que le bonheur est une idée neuve en Europe signifie qu’on va innover dans le traitement des causes fantasmées du malheur. » écrit Philippe Muray [9]. Avec la Révolution Française s’ouvre l’ère de l’utopie politique d’un monde meilleur. Injustices, discriminations, inégalités, corruptions, et autres obscurantismes d’un âge de tyrannie révolu sont appelées à disparaître dans un
avenir radieux communautaire. Les grandes théories libertaires fraternelles mettent en marche ce que Laurent Dispot appelle La Machine à Terreur [10], la machine à broyer des millions d’êtres humains pour préparer les lendemains qui chantent de l’Harmonie collective.

Le vieux monde et ses monothéismes archaïques doivent être culbutés par la Raison et l’Egalité, nées toutes deux dans le berceau de la Science. Les épurations et les purifications commencent. L’homme ancien doit être brisé sans scrupule pour que se lève l’homme nouveau. Le grand projet socialiste et néo-païen de régénération est lancé. La guérison sociale est annoncée pour bientôt : le règne du Consensus, du Beau et du Bon.

Que la société puisse être guérie de son mal et retrouver l’unité heureuse du bon sauvage de Rousseau, voilà la « bonne nouvelle » proclamée à toute l’Europe puis au monde entier. Les expériences politiques les plus délirantes sont lancées : Terreur, communisme, fascisme, nazisme. Par la guillotine, le feu, le gaz, le froid et la faim des millions d’hommes de femmes et d’enfants vont être éliminées pour une inaccessible Utopie. A chaque nouvel échec, les sacrifices vont redoubler, soutenus par des justifications intellectuelles hallucinées.

Comme le démontre magistralement Philippe Murray dans Le 19ème siècle à travers les âges [11], le délire socialiste s’accompagne d’une remontée à la surface de toutes les babioles du paganisme refoulé par le judéo-christianisme, Théosophie, spiritisme, syncrétisme, magie noire et sciences occultes reviennent hanter les grands esprits, écrivains ou dictateurs. Les voix des morts du passé (par exemple ceux que la République met au Panthéon) viennent parler et guider les vivants, par-delà les siècles. vers un nouvel âge d’or. L’Egypte, la Perse, la Mésopotamie, l’Inde et tout leur fatras astrologico-ésotérique rejaillissent par-dessus la
digue honnie du monothéisme.

Si l’Histoire de l’Occident a vraiment commencé avec la sortie d’Egypte des Hébreux conduits par Moïse, alors la Fin de l’Histoire devra être un retour en Egypte. Toutes les forces de la modernité se réclament d’une Antiquité relookée : les francs maçons multiplient les pyramides ; la Révolution se veut héritière des Romains de la République ; Bonaparte est fasciné par l’Egypte : toutes les sectes politiques du 19ème siècle gouttent aux mystères antiques ; l’art fasciste et communiste singe la sculpture gréco-romaine ; les nazis orchestrent de grandes messes pharaoniques sous le signe du paganisme triomphant et solaire : le svastika. Et s’il faut court-circuiter des millénaires de judéo-christianisme, pourquoi ne pas éliminer de la scène ce Dieu et son peuple élu ? L’antisémitisme qui monte au 19ème siècle aura les conséquences que l’on sait au 20ème.

Mais Terreur, socialisme et nazisme furent des monstruosités vite dépassées par leurs intolérances. La vraie réalisation de la nouvelle Egypte devra être égalitaire et universelle. Et ce sont les démocraties libérales qui vont la développer avec l’aide des masses aspirant au repos. Le nombre de morts individuelles importe peu si la fusion communautaire est atteinte. La société doit être opérée si elle veut prendre le chemin triomphant de la guérison. Les médecins visionnaires ne manqueront pas.

Dans le monde de WATCHMEN, l’illuminé de service, double grotesque des Führer, Duce et autre Grand Timonier, se confond avec un gourou mythomane et un chef d’entreprise mégalomane : Ozymandias. En lui, Alan Moore a résumé toutes les farces mortifères de la modernité en marche : le socialisme, la religiosité néo-païenne, le capitalisme et le spectacle. Le nom Ozymandias est en fait celui de Ramsès II, qui ne fut pas n’importe quel pharaon mais bien le contemporain de l’exode des Hébreux. En s’assimilant à lui, Veidt désire tout simplement revenir au monde pré-biblique, pré-historique, au monde plein et maternel du paganisme égyptien au monde ignorant la parole du Père, source d’interrogations, de culpabilité et de scepticisme.

Ozymandias, dans son palais égyptien perdu dans l’Antarctique, représente le délire religieux de la modernité, qui a su utiliser la Science pour aboutir à ses fins. Il multiplie les expériences génétiques et les recherches qui permettront de modifier le nouvel homme. Mais sa vision n’est pas celle de la Science, lucide et méfiante (d’ailleurs il désintègre Dr Manhattan) ; sa vision à lui se perd dans la nuit des Temps, où il semble communiquer avec les esprits des morts pour retrouver l’Unité perdue, l’Age d’Or des origines, probablement la Grande Mère primitive ou Isis elle-même... Il rejoint en cela ces intellectuels et dirigeants des deux derniers siècles qui prétendaient retrouver un modèle social dans les sociétés primitives et leur paganisme communautaire, soutenus par des visions spirites et la voix des grands morts. Les Robespierre et les Hitler, les Hugo et les Blavatsky rêvèrent d’un syncrétisme religieux récupérant tout et n’importe quoi pour la gloire du troupeau humain dont ils seraient les pasteurs élus par la Providence ; les gourous actuels du New Age sont leurs héritiers dégénérés.

Dans un rêve qu’il raconte à Dr Manhattan, Ozymandias s’assimile au héros du comics de pirates, dont les aventures servent de parabole au récit. Le héros, dernier survivant d’une catastrophe que l’on peut assimiler aux horreurs du 20ème siècle, finit par tuer ses compatriotes les confondant avec les pirates dans son délire d’épuration. Puis, apercevant le navire au pavillon à tête de mort, il part à sa rencontre, hagard, comme appelé par la fatalité à rejoindre les rangs des assassins.

Le nom d’Adrian Veidt choisi par Alan Moore pour ce personnage rappelle l’acteur allemand Conrad Veidt, le pantin hypnotisé et meurtrier du Cabinet du Dr Caligari (réal. : Robert Wiene, 1919). Dans ce classique du cinéma expressionniste le narrateur met en garde ses concitoyens contre un dangereux criminel mais s’avère être lui-même complètement fou (Hitler lui fut comparé après-guerre).

Quant à la créature téléportée sur New-York, elle représente probablement le New Age à elle toute seule, avec ses dons médiumniques, sa forme écologique d’orchidée à tentacules verts, son origine extra-terrestre supposée, et sa fonction pacificatrice. Voilà le fantasme inhérent à la culture urbaine post-moderne : un gros lotus bouddhiste de spiritualité écologique et gluante.

La démesure du projet d’Ozymandias pour sauver le monde et clore la parenthèse de l’Histoire, ne devrait pas étonner tellement un homme de la fin du 20éme siècle. Quelle différence avec les projets fous de Hitler (que Veidt aime citer), Mao, Pol-Pot et Cie ? « Staline rapportait à Malraux la discussion qu’il avait eu avec Lénine sur le point de savoir si 6 millions de morts suffiraient à asseoir le nouveau régime. Lui penchait pour 60. » (Laurent Dispot). « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs », aimait à répéter malicieusement Lénine, autre amoureux du genre humain. Pour la fusion collective, l’individu ancien doit être écrasé sans sentimentalisme. Seul compte le résultat au niveau de l’ensemble, de la fourmilière humaine. Et pour conduire vers l’avenir radieux les fourmis sorties de l’Histoire un peu hébétées, Ozymandias est là, guide habité par la sagesse antique.

Le Nouvel Age peut commencer, accompagné par une spiritualité de pacotille. Malheur à qui ne vibrera pas à l’unisson du troupeau régénéré. Mais un tel individu existera-t-il encore ? L’Histoire assassinée, la Négativité éradiquée, restent des hommes démunis dont le destin est pris en main par le marché mondial.

Entrepreneur dynamique, habile publiciste, humaniste médiatique, Ozymandias représente enfin la confusion du Capitalisme et du Spectacle. « Le spectacle compris dans sa totalité est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration ajoutée. Il est le coeur de l’irréalisme de la société réelle. […] Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. » (Guy Debord) [12]. Le gardien, « watchman » en anglais est bien en l’occurrence personnifié par Ozymandias, le
marchand de sable, grand maître des mass-média. Les couleurs éclatantes du spectacle viennent masquer la grisaille unificatrice du crépuscule de l’Histoire annoncé par Hegel, et la disparition des couleurs et des contrastes de l’ancien monde (la sphère tropicale du palais d’Ozymandias qu’il sacrifie aux vents polaires).

Les hommes et les femmes peuvent maintenant laisser tomber les masques. Leurs identités problématiques et leurs crises existentielles appartiennent au passé. Ils n’auront plus d’autre préoccupation qu’à combler leurs caprices en consommant ce que la bonne société leur tendra maternellement. Vivre comme des porcs en attendant la mort sera le seul programme. Les uns et les autres peuvent se regarder dans les yeux, ils n’y verront plus l’abîme. L’humanité réconciliée peut entrer dans “a stronger world, a
strong and loving world to die in.” (John Cale).


‘La société se croit seule, mais il y a quelqu’un” (Antonin Artaud)

Rien ne finit jamais

Voilà, c’est terminé. “tout s’est bien déroulé jusqu’à la fin” estime Ozymandias, la fin en question étant celle de l’Histoire. Les ombres de Daniel et Laurie enlacés au bord de la piscine réalisent cette conjonction annoncée par les amants d’Hiroshima. Même les tâches du masque de Rorschach habituellement symétriques mais séparées, se rejoignent en une seule masse noire. L’horloge de l’Histoire sonne minuit. Les aiguilles sont unies.

Le nouvel homme et la nouvelle femme, Daniel Dreiberg et Laurie Juspeczyk, entrent dans l’ère nouvelle, teints en blond comme les sportifs des affiches qui tapissent les murs de New York, comme Ozymandias lui-même d’ailleurs. Ils viennent faire une dernière visite à la vieille mère de Laurie, puis la laissent seule avec ses souvenirs. La comédie est terminée. La parenthèse de l’Histoire est close. Elle pleure et embrasse la photo du Comédien. Ce monde n’est plus le sien....

Une autre affiche annonce la fusion planétaire : “one world, one accord”. L’heure est à la réconciliation et à l’harmonie. Ozymandias a réussi là où Staline et Hitler ont échoué. Rideau.

Oui, mais...

L’Histoire peut-elle vraiment se terminer, l’homme changer radicalement, la Négatvité disparaître complètement ? N’y a-t-il pas toujours quelque part une petite voix, un souffle, un presque rien, un mince écart entre les aiguilles, un V ? Il est significatif qu’Alan Moore ait commencé V for Vendetta avant WATCHMEN mois l’ait terminé après. Comme si le message de l’un servait d’espoir à l’autre.

Dans WATCHMEN, des indices nous font douter de la réussite absolue d’Ozymandias. Indices discrets et à double sens qui résonnent avec les dernières paroles de Dr Manhattan “Rien ne finit jamais.”

Le T-shirt taché de ketchup de Seymour rappelle évidemment le badge ‘Smiley’ du Comédien et laisse entendre, puisque la dernière case renvoie à la première, que l’Histoire va recommencer sous une autre forme. Un cycle se termine et un autre commence. La blague continue. De plus, si Seymour pioche le journal de Rorschach, la machination d’Ozymandias sera révélée au grand jour. Ce que laisse entendre d’ailleurs la citation de Juvenal, figurant sur un certain rapport de 1987 d’une commission inconnue (enquêtant sur quoi ? découvrant quoi ? mystère...). Et les aiguilles de l’horloge de l’Histoire, ont-elles définitivement fusionné ? Oui à l’horloge de New York. Non sur le T-shirt de Seymour. Alors y a-t-il un écart, un rien, un V ?...

Quoi qu’il en soit, une Histoire prétend se terminer avec la victoire des lendemains qui chantent dans un monde ou les injustices s’estomperont avec la vieille conscience coupable. Une société maternelle et attentionnée s’occupe dorénavant de satisfaire les désirs qu’elle fait naître par le spectacle. Conditionné dans ses besoins, en amont comme en aval, l’homme n’a plus qu’à s’insérer voluptueusement dans la machine à bonheur en attendant la mort, nourri et diverti, cliniquement accompagné vers un état de positivité végétale.

Qu’y faire ? Débrouillez-vous ! Isolez-vous. Défendez votre indépendance. Usez. Entretenez ce petit V qui murmure encore, ce presque rien...

Comme Seymour, chacun a le choix à portée de la main. Remarquez que le journal de Rorschach est le seul livre dans une pile de lettres que l’on suppose toutes plus ordurières les unes que les autres : alors, choisissez-vous le livre ou les ineptes résidus du spectacle ?


« Il n’y a pas de femme Mozart parce qui n’y a pas de femme Jack l’éventreur. » (Camille Paglia)

Apollon et Dionysos

Je termine avec quelques réflexions décousues sur l’oeuvre d’Alan Moore et quelques uns de ses thèmes récurrents.

Si Alan Moore a consacré WATCHMEN à la Fin de l’Histoire en Occident, il semble bien avec le formidable From Hell, avoir analysé les caractéristiques de la Culture occidentale et son développement aux 19ème et 20ème siècles.

Dans toutes les civilisations se retrouve le symbolisme de la complémentarité des contraires, souvent assimilés aux pôles de la division sexuelle mâle et femelle. Aux forces masculines du jour, de la raison, du tangage ou du social s’opposent les forces féminines de la nuit, de la magie , de la chair ou des liens familiaux. Ce dualisme, tour à tour combat puis réconciliation, alimente la respiration essentielle de la vie humaine et sociale. Les deux principes opposés et complémentaires se sont incarnés en personnages mythologiques (Apollon et Dionysos), en concepts religieux (Yin et Yang) ou philosophiques (ethos et genos chez Hegel) ou encore en symboles alchimiques (mercure et soufre).

En Occident, l’équilibre se rompt vers le 6ème siècle av. JC. Le mage perse Zarathoustra privilégie les forces diurnes (le Dieu Ahura Mazda) assimilées au Bien, aux dépens des forces nocturnes (le Dieu Arhiman) assimilées ou Mal. Cette hiérarchisation, qui va se transformer manichéisme, considère donc que le jour doit triompher de la nuit, la rationalité masculine terrasser la sensibilité féminine, le langage commun exiler la poésie, etc… bref la Culture doit dorénavant refouler définitivement et complètement la Nature. Cette tendance se retrouve dans la civilisation grecque antique et par son intermédiaire dans toute l’Histoire occidentale.
Avec la métaphysique (Platon, 5ème s. av JC), le monde spirituel des Idées devient le monde vrai, et le monde sensible un monde faux illusoire, trompeur, mauvais.

Au 19ème siècle. Nietzsche remonte la généalogie de la Culture occidentale jusqu’à la lutte dans la civilisation hellène d’Apollon et de Dionysos [13]. Au puissant et solaire Apollon sont associées les forces viriles corntructrices, civilisatrices et répressives. Au cruel et changeant Dionysos sont associées les forces souterraines, charnelles, pulsionnelles et anarchiques. Selon Nietzsche la victoire de la métaphysique sur la poésie (Platon chasse le poète de la Cité) illustre la domination d’Apollon sur Dionysos. La complémentarité, équilibrée autrefois (ou ailleurs : en Orient par exemple) s’est transformée en hiérarchie morale. L’Histoire occidentale peut alors prendre son essor en privilégiant la rationalité, la répression du vivant par l’idée, l’instrumentalisation des corps par l’esprit, l’étouffement de la féminité par la logique masculine, le refoulement de l’imagination enfantine par le sérieux de l’âge adulte, la
négation des plaisirs sensuels par une morale toute spirituelle.

Cette violence a engendré une misogynie symbolique en Occident, la femme, assimilée à la Nature, étant jugée Inférieure à l’homme, assimilé à la Culture ; non seulement inférieure mais de plus mise au service de l’homme comme la matière première est mise au service de l’artisan ou la terre fertile au service du cultivateur. From Hell montre cette répression en faisant du Dr Gull l’incarnation des qualités apolliniennes. Ses crimes, comme le viol de Sally par Blake dans WATCHMEN, illustrent la hiérarchisation des valeurs métaphysiques occidentales ainsi que l’agressivité virile contre la nature. Cette agressivité constitue la force constructive masculine, agissant violemment contre son environnement pour en extraire la Culture. La citation qui ouvre cette page provient d’un ouvrage d’une “féministe anti-féministe” américaine Camille Paglia : j’y renvoie ceux qui seraient intéressés par cette thèse
 [14].

A en croire Alan Moore, la franc-maçonnerie aurait repris à son compte cette dichotomie symbolique (les colonnes Jakhin et Boaz) et l’aurait affirmée comme l’action civilisatrice par excellence : le triomphe de la volonté virile sur les forces chtoniennes féminines, l’arraisonnement du vivant par le compas et l’équerre de la raison. Le Dr Gull s’en fait le porte-parole dans le chapitre IV de From Hell, et le Dr Moriarty le représente également dans The league of extraordinary gentlemen. Mais cette complémentarité n’est pensable que dans la division sexuelle. Comme le comprend Gull dans ses visions, le monde moderne en éradiquant la différence sexuelle détruit du même coup la tension érotique et le jeu de cette complémentarité des sexes qui produisit la culture historique. Lui-même prend conscience que sa volonté virile de domination du donné est le fruit d’une attraction, d’une complémentarité, d’un amour dont la modernité n’a plus l’intelligence, ayant tout réduit ô la marchandise.

Dans les paraboles d’Alan Moore sur la culture occidentale, il n’est pas surprenant que les victimes de cette « impérialisme » des valeurs masculines soient d’abord des femmes : les prostituées de Whitechapel, Sally Jupiter, Evey, Valérie et sa compagne, etc. Un point commun entre Valerie (l’auteur de la lettre sur papier hygiénique dans V for Vendetta) et Marie Kelly (dernière victime de Jack l’éventreur), ainsi que Silhouette (membre des Minutemen probablement éliminée par Blake), est leur lesbianisme. A la manière de Proust avec le personnage Albertine, ou de Baudelaire dans les poèmes « Femmes damnées » ou « Delphine et Hyppolyte », Alan Moore fait des paroles et des sensations échangées entre lesbiennes l’envers radical de la Culture rationnelle masculine (je rappelle le mot de Picasso : « Un grand artiste doit être une lesbienne »...). Ce point méritait d’être souligné, les curieux iront se renseigner.

La puissance suggestive de From Hell ne s’arrête pas à une présentation du positivisme bourgeois du 19ème siècle européen. Alan Moore y révèle les sources du 20ème siècle et du mouvement collectif général vers la Fin de l’Histoire. C’est la surévaluation de la rationalité et de la Technique qui serait la cause des idéologies inhumaines de la modernité. Si les crimes de Jack sont mis en parallèle avec la naissance d’Hitler, c’est pour indiquer que le positivisme du 19ème siècle et sa confiance illimitée dans le progrès, sont responsables de l’extermination de millions d’hommes pour des raisons politiques abstraites et par des moyens industriels
(chambres à gaz, bombes atomiques. guerres chimiques et bactériologiques, etc.) les idéologies meurtrières ne sont pas les seuls résultats de la domination en Occident de la Raison pure. Le Dr GulI, dans ses visions, est confronté à la déshumanisation de l’environnement urbain moderne, à l’ennui sécrété par la société de consommation, à l’horreur d’une architecture simplement utilitaire, à la gravité sinistre des êtres qui y vivent.

C’est un peu comme si tout un pan de la vie avait disparu, éliminé par la Technique et la cybernétique (bientôt la génétique). Dans V for Vendetta, Alan Moore incarnait en V le retour du refoulé d’un régime policier, complètement informatisé et contrôlé. V habitait d’ailleurs dans une galerie souterraine, caverne d’Ali Baba pleine de richesses artistiques et images de l’inconscient, du refoulé, voire de la féminité dont Freud disait qu’elle était « la part la plus inaccessible de la personnalité dans les deux sexes. » Dans A small killing, le refoulé qui refait surface dans la vie policée et monotone d’un triste publiciste, est la richesse imaginative de l’enfance (avec aussi ce qu’elle contient d’ambigu : la cruauté, la curiosité morbide).

La neurologie moderne a retrouvé le dualisme Yin-Yang dans la répartition des fonctions des deux hémisphères cérébraux. Les informations traitées de manière verbale le sont par le cerveau gauche, celles traitées de manière visuelle le sont par le cerveau droit. A gauche la raison, l’intelligence calculatrice, la rigueur ; à droite les émotions, la sagesse pratique, l’amour. On peut ainsi dire que l’Occident a anesthésié le cerveau droit au profit d’une surestimation du cerveau gauche (sauf dans les Arts et la religion évidemment, qui puisent plutôt dans les profondeurs du cerveau droit).

Si je vous impose ces considérations scientifiques, c’est pour les mettre en parallèle avec The league of extraordinary gentlemen [15]. Nous avons vu que le Dr Mariarty, entouré de signes maçonniques, représentait comme le Dr Gull la rationalité occidentale (les docteurs n’utilisent-ils pas la science pour soigner le corps ?). Or Mariarty ne règne que sur une moitié de Londres. L’autre moitié est aux mains d’un cruel et mystérieux oriental (l’oriental est toujours étrange et vicieux pour l’occidental, l’un et l’autre pouvant également représenter un pôle du dualisme). Le combat entre les maîtres des deux moitiés de Londres illustre le conflit entre les deux hémisphères du cerveau et par extension entre Apollon et Dionysos.

A l’inverse, les “extraordinary gentlemen” semblent représenter une communication entre les hémisphères cérébraux (ou entre l’Orient et l’Occident le masculin et le féminin, la raison et les sens, etc.). Nemo a une morale d’oriental et utilise la technique occidentale ; Alan Quatermain est un occidental riche de ses aventures orientales ; l’homme invisible est un scientifIque dont l’invention libère la libido refoulée ; Dr Jeckyl est mi-homme mi-bête ; etc.

De même V, tout en appartenant au monde souterrain réprimé par l’ordre viril, sait utiliser la Technique contre elle-même. De même le personnage de A smalt killing réintègre après une catharsis épouvantable les qualités et les potentialités de l’enfance.

Voilà j’ai fait le tour de ce que je voulais souligner dans l’oeuvre d’Alan Moore. J’aurais encore pu en rajouter. Dire par exemple que l’opposition Apollon-Dionysos constitue la trame du court Killing Joke. Le Joker y incarne Dionysos et les forces anarchiques, violentes
et refoulées qui remontent régulièrement à la surface en violence, rire ou folie. Batman y incarne un nocturne Apollon au service de l’ordre (la lumière agit sur la nuit, et la nuit contre la lumière ; la Loi réprime le chaos et le chaos transgresse la Loi, etc. Remarquez que Gull agit également la nuit).

J’aurais pu parler du catholicisme de Guy Fawkes (dont V emprunte le masque), ennemi du puritanisme protestant ; ce dernier a engendré le capitalisme et le culte de la rationalité, et a combattu la sensualité exubérante de l’art catholique. J’aurais pu parler de la confrontation entre le Dr Gull et l’homme-éléphant, l’un porteur des lumières de la Culture, l’autre victime des aberrations de la Nature (et à qui Gull conseille d’ailleurs de partir en Orient). J’aurais pu parler du sourire, celui du smiley ou de V ou du Joker, comme insurrection du dionysiaque déformant la ligne droite apollinienne. Etc. etc.


[1) En France, l’article de F. Fukuyama, intitulé « la fin de l’Histoire ? » , est paru dans la revu Commentaire à l’automne 1989. son livre La fin de l’histoire et le dernier homme, a été traduit chez Flammarion en 1992.

[2Phillppe Muray. Après l’Histoire, Les Belles Lettres. 1999.

[3Alan Moore et David Lloyd. V for Vendetta. DC Comlcs, 1988.

[4Thomas Pynchon, V,

[5William Blake est cité dans V for Vendetta et occupe une place centrale dans From Hell.

[6Le Comédien est à rapprocher du Joker tel qu’Alan Moore le présente dans le très violent Killing Joke : marqué par la fatalité, un homme, d’ailleurs comédien de profession, prend conscience que l’existence n’est qu’une affreuse blague (‘joke’) dénuée de sens. Lassé d’en être la victime, Il en devient l’agent (Joker). Evidemment, le Comédien ressemble aussi au Dr William Gull de From Hell, autre personnification de l’Histoire ou de la violence nécessaire à toute Culture. Le rapport de domination de l’homme historique sur son environnement, ou sur les femmes, est représenté par les actes criminels du Dr Gull (à mettre en parallèle avec le viol de Sally par Blake). Le désarroi du Dr Gull devant ses visions de la Fin de l’Histoire en témoignent : « You are the sum of all preceding you, yet you seem indifferent to yourselves. A culture grown disinterested, even in its own abyssal wounds. » Quant à l’enfer d’où monte vers nous la voix du Dr Gull (From Hell), c’est assurément celui de l’Histoire...

[7G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard, coll. Tel. La citation est extraite de la fin de la préfacé.

[8Dans l’article de Dreiberg se trouve également la phrase suivante :“the cry of the hunting owl is a voice from hell. » ...d’ailleurs, la postface de From Hell se termine sur l’envol d’une mouette censée représenter autant le Dr Gull (gull=mouette) que la Fin de l’Histoire...

[9Philippe Muray, Céline, Seuil coll. Tel Quel, 1981.

[10Laurent Dispot. La Machine à Terreur, Livre de Poche. biblio essais, 1978.

[11PhIlippe Muray, Le 19ème siècle ô travers les ôgez Denoét, colt. L’infIni, 1984.

[12Guy Debord, OEuvres cinématographiques complètes, Gallimard, 1994

[13F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, col. 10/18.

[14C. Paglia, Sexual Personae, art and decadence from Nefertiti to Emily Dickinson, Vintage Books, 1990.

[15étant bien entendu admis une fois pour toutes qu’Alan Moore n’est en rien responsable de l’adaptation de ses oeuvres par l’industrie cinématographique.